Pourquoi les femmes puissantes ont toujours été accusées de dépravation sexuelle
- Coralie Meneec
- 13 avr.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 avr.
Cléopâtre, reine d'Égypte, polyglotte, stratège politique, dernière souveraine d'une dynastie millénaire. Dans les sources romaines, elle est décrite comme une obsédée sexuelle qui se prostituait à ses gardes.
Anne Boleyn, reine d'Angleterre, femme instruite, réformatrice religieuse, mère de la future reine Élisabeth Ière. Accusée d'adultère avec cinq hommes simultanément, dont son propre frère.
Marie-Antoinette, reine de France, archiduchesse d'Autriche. Dans les pamphlets de la Révolution, elle organise des orgies à Versailles et entretient des dizaines d'amants.
Trois femmes. Trois époques différentes. Trois continents politiques différents. Et le même mécanisme à l'œuvre.
Quand une femme exerce le pouvoir, accuse-t-on jamais ses politiques, sa gestion, ses décisions militaires en premier ? Rarement. On accuse d'abord son corps. Sa sexualité. Sa moralité.
Ce n'est pas un hasard. C'est une stratégie. Et elle a traversé les siècles presque intacte.

Le mécanisme : sexualiser pour décrédibiliser
Il y a quelque chose de très précis qui se passe quand une femme détient du pouvoir et que ce pouvoir dérange.
On ne l'attaque pas sur ses décisions ou pas seulement. On attaque sa sexualité. On la dit lubrique, insatiable, dépravée. On invente des amants. On fabrique des orgies. On transforme la cheffe d'État en prostituée.
Pourquoi ce mécanisme spécifiquement ?
Parce qu'il est doublement efficace.
D'abord, il détruit la légitimité. Dans toutes les sociétés patriarcales, la respectabilité d'une femme est indissociable de sa "vertu" sexuelle. Une femme sexuellement libre ou présentée comme telle perd automatiquement sa crédibilité morale. Et une femme sans crédibilité morale n'a pas sa place au pouvoir.
Ensuite, il détourne l'attention. Pendant qu'on parle de la sexualité de la reine, on ne parle pas de ses alliances politiques, de ses réformes, de ses décisions stratégiques. La conversation est capturée par le scandale. Et le scandale efface le substrat.
💡 Ce que dit la science La psychologue sociale Susan Fiske (Princeton University) a étudié les mécanismes de stéréotypisation liés au genre et au pouvoir. Ses recherches montrent que les femmes en position de pouvoir sont systématiquement évaluées selon deux axes contradictoires : compétence et chaleur. Quand elles sont perçues comme compétentes, elles sont aussi perçues comme "froides" ou "dangereuses" ce qui génère de l'hostilité. La sexualisation est l'une des stratégies inconscientes les plus courantes pour "réduire" une femme puissante à un rôle qui la neutralise socialement. Ce mécanisme a été documenté dans des contextes contemporains et ses racines historiques sont profondes.
Cléopâtre : la propagande d'Octave
Commençons par la plus emblématique.
Cléopâtre VII (69-30 av. J.-C.) était la dernière souveraine de la dynastie ptolémaïque d'Égypte. Elle parlait neuf langues. Elle maîtrisait les mathématiques, la philosophie, la médecine. Elle était la première de sa lignée à apprendre l'égyptien. Elle a gouverné un empire complexe pendant deux décennies, dans un contexte de guerres civiles romaines permanentes.
Historiquement, elle n'est connue avec certitude que pour avoir eu deux partenaires dans toute sa vie : Jules César et Marc Antoine. Deux hommes. Dans une époque et une société où les hommes de pouvoir collectionnaient les conquêtes sans que personne ne trouve à redire.
La réputation de nymphomane insatiable de Cléopâtre : les orgies avec ses gardes, les nuits vendues à prix d'or, l'obsession sexuelle incontrôlable vient principalement du poète latin Properce, qui l'affirme obsédée sexuelle et couchant avec ses propres serviteurs.
D'où venait cette propagande ? Pour son vainqueur Octave, inventeur de ces ragots, il s'agissait de discréditer la reine et de présenter Césarion, son potentiel rival, non comme l'enfant de César, mais comme le fils d'une prostituée orientale.
C'était de la politique. Pure et simple.
Cléopâtre a beaucoup souffert dans les sources antiques de son statut de femme vaincue, admet l'historien Christian-Georges Schwentzel de l'Université de Lorraine.
La vaincue n'écrit pas l'histoire. Le vainqueur, lui, décide de quelle façon elle sera souvenue.
💡 Ce que dit la science Historiquement, Cléopâtre n'est connue avec certitude pour avoir eu des relations sexuelles qu'avec deux hommes dans toute sa vie : Jules César et Marc Antoine. L'image populaire de Cléopâtre comme nymphomane insatiable est ancrée dans une campagne de propagande romaine visant à la discréditer. Les historiens romains avaient une méthode très précise pour traiter les dirigeants qu'ils n'aimaient pas : ils les décrivaient systématiquement comme arrogants, efféminés, dépensiers et sexuellement dépravés. Cléopâtre a subi exactement ce traitement — amplifié par le fait qu'elle était une femme et une étrangère.
Anne Boleyn : le complot de Cromwell
Anne Boleyn (vers 1501-1536) est l'une des figures les plus fascinantes de l'histoire anglaise. Éduquée en France, brillante, indépendante, elle a refusé d'être la maîtresse d'Henri VIII, chose qu'aucune femme ne faisait à l'époque et a exigé le mariage. Son union avec le roi a provoqué le schisme de l'Église anglicane et changé le cours de l'histoire religieuse européenne.
Accusée d'adultère, d'inceste et de haute trahison, elle est exécutée par décapitation. Il est maintenant généralement admis qu'elle était innocente de ces accusations.
Comment en est-on arrivé là ?
Thomas Cromwell, ministre et proche conseiller du roi, commence à chercher un moyen de se débarrasser d'Anne. Son musicien Mark Smeaton, les courtisans Sir Henry Norris, Sir Francis Weston et William Brereton, ainsi que son propre frère George Boleyn, sont accusés d'être les amants de la reine. Smeaton avoue sous la torture, tandis que les autres nient fermement les accusations.
La théorie la plus répandue veut qu'Anne soit détrônée par un complot orchestré par ses ennemis. Une alliance avec l'Espagne devenait souhaitable et Anne était tellement mal vue de la famille royale espagnole que sa présence devenait gênante.
Le lendemain de l'exécution d'Anne Boleyn, Henri VIII s'est fiancé avec Jeanne Seymour, qu'il épousa dix jours après.
Dix jours. Il suffit de compter.
Les accusations sexuelles n'étaient pas le motif. Elles étaient l'outil. La sexualité d'Anne Boleyn a été fabriquée de toutes pièces pour justifier sa mise à mort et permettre au roi de se remarier sans perdre la face.
Marie-Antoinette : la pornographie politique
Le cas de Marie-Antoinette est peut-être le plus documenté et le plus glaçant dans sa précision.
Par 1789, Paris était inondée d'affiches, caricatures et libelles, tous propageant des accusations de dégénérescence royale avec Antoinette comme figure centrale. Sous ces attaques se cachaient des angoisses sur le pouvoir et la moralité.
Les titres de ces pamphlets donnent le ton : Le Godmiché Royal, Fureurs utérines de Marie-Antoinette, L'Autrichienne en goguettes ou l'Orgie Royale.
Selon les libelles, la nymphomane mais frustrée Antoinette cherchait les faveurs sexuelles de son beau-frère, de divers nobles de la cour, de serviteurs, même de ses propres enfants.
Les pamphlets la surnommaient "l'Autrichienne" et l'accusaient d'adultère, de lesbianisme, de masturbation et d'inceste. Elle était également accusée d'intrigues politiques, de manipulation du roi et d'espionnage au profit de l'Autriche.
Était-ce de la vérité ? Si la reine était sexuellement active en dehors de la chambre de son mari, elle l'a bien dissimulé. Les histoires de ses frasques sexuelles étaient une fiction outrancière.
Pourquoi cette violence particulière ?
Derrière ces scènes vulgaires se cachaient des accusations très politiques : Marie-Antoinette était l'ennemie de la France, celle qui entachait la légitimité de la Monarchie française par ses infidélités, celle qui dominait son mari et qui était prête à trahir son peuple.
La sexualité de Marie-Antoinette a servi à désacraliser la monarchie. À la rendre humaine dans le mauvais sens du terme, corrompue, animale, indigne. Les pamphlets pornographiques n'étaient pas de la pornographie. Ils étaient de la politique.
💡 Ce que dit la science L'historienne Lynn Hunt (UCLA), dans ses travaux sur la pornographie politique révolutionnaire, montre que la tradition révolutionnaire de représenter des aristocrates comme "impuissants, pleins de maladies vénériennes et pleins de débauche" était une manière de montrer la corruption politique de l'Ancien Régime. La sexualisation des figures féminines de pouvoir n'était pas accessoire à la stratégie politique, elle en était l'instrument central. Détruire la réputation sexuelle d'une femme puissante, c'était détruire le système qu'elle incarnait.
Le fil rouge, ce que ces trois histoires ont en commun
Regardons les trois cas ensemble.
Dans chacun, il y a un pouvoir féminin réel et significatif. Cléopâtre dirige un empire. Anne Boleyn influence la politique religieuse d'un royaume. Marie-Antoinette incarne une monarchie.
Dans chacun, ce pouvoir dérange des hommes puissants qui ont intérêt à l'abattre. Octave, qui veut Rome pour lui seul. Cromwell et Henri VIII, qui veulent se débarrasser d'une épouse encombrante. Les révolutionnaires, qui veulent abattre la monarchie.
Dans chacun, l'arme choisie est la même : les accusations sexuelles. Pas la critique politique. Pas le débat sur les décisions. Le corps. La sexualité. La "dépravation."
Et dans chacun, le mécanisme fonctionne. La réputation est détruite. Le pouvoir est abattu. Et pendant des siècles, l'image de la femme dépravée a survécu bien longtemps après que les hommes qui l'avaient fabriquée soient tombés dans l'oubli.
Et aujourd'hui, ce mécanisme est-il vraiment mort ?
Ce serait confortable de dire que tout ça appartient au passé. Que nous avons évolué.
Mais réfléchissez à la façon dont on parle encore des femmes qui s'affirment dans des espaces de pouvoir.
Les dirigeantes politiques dont on commente le physique avant les idées. Les femmes PDG "trop froides", "trop dures", "pas assez féminines." Les femmes publiques dont on cherche les photos, les rumeurs, les histoires de lit comme si leur vie intime était la mesure de leur légitimité professionnelle.
Le mécanisme n'a pas disparu. Il s'est adapté.
Il ne s'exprime plus en pamphlets pornographiques imprimés dans des caves parisiennes. Il s'exprime dans les commentaires des réseaux sociaux. Dans les une de certains journaux. Dans les blagues de vestiaire. Dans la façon dont une femme ambitieuse est décrite comme "castratrice" et un homme ambitieux comme "charismatique."
La sexualisation du pouvoir féminin est toujours là. Nous avons juste changé les supports.
Ce que ça dit de nous
Pourquoi cet article dans un blog de sexothérapie ?
Parce que la façon dont une société parle du corps et de la sexualité des femmes puissantes révèle exactement ce que cette société pense de la sexualité féminine en général.
Si une femme qui dirige est automatiquement suspecte d'être trop sexuelle ou pas assez convenable c'est parce que la sexualité des femmes est encore, profondément, vécue comme quelque chose à contrôler. À surveiller. À juger.
Et cette surveillance ne concerne pas seulement les reines et les premières ministres. Elle concerne toutes les femmes qui ont un désir, une ambition, un corps qui ne rentre pas dans les cases.
Comprendre l'histoire de Cléopâtre, d'Anne Boleyn et de Marie-Antoinette, c'est comprendre quelque chose d'essentiel sur la façon dont la sexualité féminine a été et est encore utilisée comme arme.
Et nommer cette arme, c'est déjà commencer à la désarmer.
Trois questions pour aller plus loin
1. Avez-vous déjà vu une femme puissante dans votre entourage, dans les médias — dont la légitimité était remise en question à travers des commentaires sur sa sexualité ou son apparence ? Pensez à un exemple concret. Le mécanisme est plus proche de nous qu'on ne le pense.
2. Comment réagissez-vous quand vous entendez des commentaires sexuels sur des femmes politiques ou publiques ? Les normalisez-vous ? Les contestez-vous ? Les répétez-vous parfois sans y penser ?
3. Est-ce que la façon dont vous jugez la sexualité des femmes autour de vous porte encore des traces de ces vieux mécanismes ? Cette question est inconfortable. C'est souvent un signe qu'elle mérite d'être posée.
Ce que je voudrais que vous reteniez
Cléopâtre n'était pas une nymphomane. Anne Boleyn n'était pas une adultère. Marie-Antoinette n'organisait pas d'orgies à Versailles.
Ce sont des femmes qui ont exercé du pouvoir dans des sociétés qui ne leur en reconnaissaient pas le droit. Et elles ont payé ce pouvoir du prix le plus vieux qui soit : la destruction de leur réputation sexuelle.
Ce mécanisme a traversé deux mille ans d'histoire.
Il est temps de le voir pour ce qu'il est.
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Coralie Meneec — Sexothérapeute & Thérapeute de couple
Le Petit Q — Mieux vous connaître pour mieux aimer 💛
Sources : Schwentzel C.-G. — Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine. | Hunt L. (1991). Eroticism and the Body Politic. Johns Hopkins University Press. | Darnton R. (1995). The Forbidden Best-Sellers of Pre-Revolutionary France. Norton. | Fiske S.T. et al. (2002). A model of (often mixed) stereotype content. JPSP. | Wikipedia FR — Anne Boleyn (sources académiques citées). | Alpha History — Marie Antoinette.



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